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Regards Croisés

L’adolescence, « la plus délicate des transitions » disait Victor Hugo, n’est pas facile à saisir. Tant elle est fugace. Pourtant, c’est ce pari que la photographe et écrivain Sandrine Roudeix  s’est lancé tout au long de cette année dans sa résidence artistique In Situ. En scrutant l’identité de ces ados, filles et garçons de la quatrième B du  collège Pierre Sémard à Bobigny, elle leur a permis de se faire une idée, presque en temps réel, de changements  subis sur le plan physique et mental l’espace d’une année scolaire.De cette expérience, quelle image tirent-ils d’eux-mêmes, de leurs collègues filles et garçons, des adultes et quelle image leur  renvoient-ils ces trois catégories ? Il ressort de ces interrogations une exposition intitulée « Regards Croisés » qui dévoile un pan de leur identité- parfois à la grande surprise d’eux-mêmes,-dans un tableau où les marqueurs laissent encore cette impression d’inachevé, tout en révélant des caractères parfois trempés que seul le temps pourrait confirmer ou démentir.

Sandrine Roudeix

Dans tous les cas, le challenge de cette résidence consistait à saisir ces instants improbables de l’adolescence où l’on cherche à comprendre son identité à travers sa propre expérience, mais aussi à travers le regard de l’autre et ce qu’il vous renvoie de positif ou de négatif.   Chaque panneau raconte une histoire sur l’adolescent, celle de quatrième. Ici, c’est Merveille au début de l’année, souriant, heureux, l’air de dire que tout va bien. Quelques mois après,  il a des  gros ennuis de santé qui font qu’il s’absente beaucoup. « Je n’étais même pas sûre de l’inclure dans l’exposition » affirme Sandrine.  Au final, cela donne un regard dur, et légèrement en biais. Ça raconte quelque chose de sa vie. Dans le texte, il dit que son plus grand défaut c’est qu’il n’en a pas.  Quand on lui demande  quelle est sa plus grande réussite,  « c’est d’avoir emmerdé le monde ». C’est certes de l’humour, mais qui révèle en même temps les moments difficiles traversés  il y a quelques mois. Les panneaux montrent aussi les transformations physiques de chaque élève au courant de l’année. Au début, tous ont encore le visage poupin. Mais au fil de l’an, on voit leur visage s’affirmer et devenir plus adulte. Pour certains élèves, la photographie leur a permis de se révéler.

Pour y parvenir, Sandrine a travaillé avec un comédien professionnel et  un ethnologue. Chacun apportant dans son domaine respectif l’éclairage nécessaire à la compréhension de l’identité. 

Questionnaire de Proust

Il reste qu’une image peut à la fois dire quelque chose et son contraire.Tout comme elle peut être polysémique. C’est pourquoi, chaque panneau est surmonté d’un texte où les regards croisés des élèves  tiennent lieu de commentaires réciproques. « Je pense que l’image prend beaucoup de sens avec le texte », reconnaît Sandrine. « En répondant au questionnaire de Proust, ils ont pu mettre en exergue leurs qualités et leurs défauts et d’en prendre conscience. c’est un marqueur à un moment donné de leur vie. ».

Tanu était au départ plutôt timide, et petit à petit, il a sympathisé  avec les « rouleurs de mécanique, les durs de la classe ». On voit qu’il pose avec assurance vers la fin de la résidence. C’est pareil pour Brandon qui s’est étoffé et a pris des muscles et des épaules. Mais comme souvent, les apparences sont trompeuses et contrastent avec ce que les élèves pensent d’eux-mêmes. Comme cet élève, avec son  allure assez agressive, mais qui

aimerait  être un chat « par ce qu’il ne fait pas de bruit ». On aimerait savoir pourquoi. Mais il n’en dira pas plus. Sans doute pour préserver son intimité et garder une part d’ombre  qui fait le charme de l’adolescence. Cette liberté de ton explique l’atmosphère dans laquelle se sont déroulés les séances photo.

Sandrine Roudeix

 

« Moi, j’ai fait qu’un quart de boulot, le reste, c’est eux qui ont décidé des endroits, de la pose, etc… », explique Sandrine.

Je les ai aidés à devenir eux-mêmes. Qu’ils se posent des questions  sur leurs métiers, dans la façon de se présenter aux autres, dans leurs rapports entre copains et copines, dans la famille. Tout ce questionnement qui fait qu’on se sent mieux une fois qu’on y a répondu ».

Malgré un début de résidence  assez difficile avec  le « baptême de feu » de la séance inaugurale, Sandrine a pu mener son projet à bon port parce qu’elle ne se faisait pas de préjugés sur la banlieue. Mère d’un ado, elle avoue que son enfant l’aidait parfois à décoder certains langages propres à cette tranche d’âge. Aujourd’hui, elle avoue s’être réconciliée et avec la question de l’identité.

Cette expérience lui a apporté une ouverture de manière tout à fait hasardeuse. Les Editions  Gallimard lui ont proposé d’écrire pour 2014 un recueil sur la manière de résoudre les questions de la paix en lui donnant libre choix du sujet. « J’ai donc choisi la banlieue et les nouvelles sur Bobigny. Donc, pour moi, la boucle est bien bouclée ».

Léon Kharomon.

 

Ils ont dit :

Kelly Dumont, 4è B : « j’ai changé de visage par rapport au début de l’année. Là, je trouve que j’ai évolué, je suis plus mature dans ma façon de m’habiller. je me suis rendue compte que je pouvais cacher certaines faiblesses derrière la photo. La photographie m’a permis de découvrir ma personnalité »

 Romane, 4è B : « je ne suis pas boudeuse, je ne sais pas pourquoi elle a mis ça. M’enfin, je boude un tout petit peu, comme tout le monde . Au début de l’année, je n’étais pas en confiance  parce que je venais de la rencontrer.  Mon trait de caractère dominant, c’est l’impatience, j’aime pas attendre, ça me stresse »

 Tanu, 4è B : « Entre les photos du début de l’année et celles de la fin, je trouve que j’ai grandi et j’ai un peu blanchi.  Sur trois photos, je souris. Ça montre que j’ai de l’humour ».

Sandrine Roudeix

Eric Metzdorff, Principal du Collège Pierre Sémard : « Les élèves ont pris une certaine maturité en posant devant l’objectif et en prenant des photos  d’eux-mêmes et de leurs collègues.  C’est une expérience qui soude la classe et crée des liens ; ça les fait réfléchir sur leurs personnalités, l’identité et l’évolution qu’ils ont. »

Aurélie Frébault, bibliothécaire, secteur adultes, à la bibliothèque  Elsa Triolet. « Dans notre bibliothèque, les ados viennent plus pour travailler ou réviser les examens, emprunter des livres. C’est un public qui fait vivre la bibliothèque, vers lequel on est tournés et dont on prend soin »

La Maman de Romane : « On est venu en petit comité parce que Romane ne voulait que papa, maman et Mélian, son petit frère.  Mais au regard de la qualité de l’exposition on se dit du coup, dans le mois, on va venir avec la Grand-mère, tonton, tata, etc.. ».

Propos recueillis par Léon Kharomon.

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C’est qui, le chef ?

Portraits croisés du genre au Maghreb et chez les Bozho, en Chine.

A travers deux films documentaires portant, l’un sur une famille marocaine installée en France et l’autre sur les Mozo, une peuplade  de quelques dizaines de milliers de personnes habitant les haut plateaux de l’Himalaya, au sud de la Chine, L’ethnologue Mourad Hakmi  attire l’attention des élèves sur la diversité des modèles sociétaux. « Un modèle, c’est un exemple à suivre. Cela ne veut pas dire que tout le monde le suit » précise t-il. C’est comme un règlement. Il y a des traditions, mais tout le monde ne les suit pas, ou pas tout le temps. Dans la famille Madhani, par exemple, les hommes et les femmes se différencient par leurs activités : la femme cuisine, l’homme va chercher du bois pour la cuisson. La conversation dans la famille est un marqueur de différence homme-femme. Avec la mère, les filles parlent de cuisine, des enfants, etc..alors qu’avec leur père, elles changent complètement de sujet. Toujours chez les Madhani, on remarque que Monsieur et Madame ne sont ensemble que pour déjeuner. Le reste du temps, chacun reste de son côté. Madame est le plus souvent au salon et dans la cuisine, alors que monsieur passe son temps au jardin. Madame mène des activités d’intérieur, et Monsieur est à l’extérieur. L’habillement est un autre signe distinctif du genre. Madame garde son foulard alors qu’elle est à l’intérieur de la maison. C’est pour montrer qu’elle est en présence des gens étrangers à sa famille. Par contre, sa fille Maryam, est en pantalon jean et ne porte pas de foulard. Ce qui montre que, bien qu’elle soit issue d’une famille très marquée par le modèle de ses parents maghrébins, elle-même se démarque et ne se sent pas obligée de suivre ce modèle. Monsieur Madhani, comme la plupart  d’hommes de sa génération, garde sa moustache. C’est pour affirmer son autorité. Quand vient le moment de déjeuner, c’est l’homme qui demande à sa fille d’arrêter de filmer et de passer à table. Sans crier, il affirme son autorité. Car, souligne l’ethnologue, l’ « autorité n’est pas synonyme de dictature ou de tyrannie. C’est juste un marqueur de responsabilité ». L’autorité  incombe à une personne responsable d’un groupe. C’est la personne qui en dernier lieu prend une décision.

Si, chez les Madhani, c’est l’homme qui assume l’autorité, chez les Mozo, en Chine, c’est plutôt l’inverse. Ce sont les femmes qui décident pratiquement de tout. Les hommes passent leurs journées à ne rien faire et ne se rendent utiles que la nuit, semble t-il. Les hommes sont, à la limite, « paresseux » et leurs femmes les aiment comme tels. Aux journalistes qui leur demandent pourquoi il en est ainsi, elles répondent que « c’est notre culture, notre façon de vivre ». Mais au fond, cette « paresse » supposée des hommes s’explique par leur maladresse dans les tâches les plus importantes de la vie quotidienne chez les Mozo. Les femmes, s’étant révélées plus habiles, préfèrent donc prendre les choses en main pour l’intérêt de tous. Par cet exemple, l’ethnologue invite les élèves à dépasser les clichés et à chercher plutôt à comprendre les différences de culture et ce qu’elles peuvent signifier au-delà des apparences.

Léon KHAROMON

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Identités avec et sans visages

Au collège Pierre Semard à Bobigny, la salle Arts plastiques, légèrement décalée par rapport au reste du bâtiment, ne passe pas inaperçue. Ce matin, c’est jour de restitution par les élèves de leurs autoportraits abstraits. Ou comment, avec des signes, des mots, des lettres, des images, on peut  expliquer son identité sans dévoiler son visage.  En langage ado, cela s’appelle : « se raconter  sans se la jouer ».

Les élèves sortent leurs travaux. Ici, un collage d’images coloriées, parfois bariolées, là des dessins racontant son parcours, auxquels on ajoute une petite fantaisie personnelle.  Mais, ici, et là, on apprécie l’effort  déployé par tous pour expliquer leurs  identités. Les plus loquaces, en classe ou en cours de récré, ne sont pas forcément les plus expressifs dans ce genre d’exercice. Pire encore quand il s’agit de l’expliquer devant  prof, copains et journalistes. Peu importe. L’essentiel est qu’ils ont compris le but du jeu. Qui veut se lancer ? , demande la prof……Hésitations, on s’échange quelques regards furtifs, un petit ange passe.

Identité plurielle

autoportrait abstrait

Puis : «  Vas-y, Mohamed ». Non, pas question répond-il, gêné.… « Si vas-y », insistent ses copains. Mohamed  se lancera pour expliquer son amour pour le foot avec « les deux ballons et les deux pieds dessinés de chaque côté de son tableau ».  Thomas, dont le travail a été remarqué par toute la classe,  ne bougera pas de son banc, sans doute timide, même s’il accepte  de nous dévoiler son identité avec son « nom chinois écrit tout en haut aux côtés du drapeau de la Chine ».  Il n’oublie pas de faire un clin d’œil à sa maman, et explique son intérêt pour la musique avec ses casques branchés à un ordinateur.

Et puis, vient le tour de Yuzra. « Tu l’as bien fait, ton autoportrait…ça claque… », lui dit sa copine.  «  j’ai mis une horloge avec le drapeau du Maroc. J’ai mis des notes de musique, j’ai mis un piano pour rappeler que j’aime la musique. J’ai fait un côté clair et un côté sombre pour exprimer mes défauts et mes qualités. Dans mon côté clair, j’ai l’œil ouvert, dans mon côté sombre, j’ai l’œil plutôt fermé!  » explique Yuzra.

La séance est suivie d’une projection vidéo où les élèves  essayent  de décrypter la personnalité et l’identité d’une personne  à travers un ou des objets lui appartenant. Sandrine Roudeix leur propose de  s’inspirer aussi du travail de Sophie Calle, une performeuse  française qui crée des évènements avec la photo, comme installer un lit en haut de la Tour Eiffel , y dormir et laisser les gens venir la voir. …Sa particularité est que toute sa vie est une œuvre d’art.

L’autoportrait, abstrait ou figuratif, peut être obtenu par soi ou par ses amis.  Il en sera question la semaine prochaine : Avec un appareil photo, les élèves vont  réaliser des autoportraits figuratifs par leurs amis.  Pour le lieu, le décor, le style d’habillement, ils ont carte blanche. Sandrine leur demande néanmoins de respecter la règle de tiers pour que la photo soit symétrique. En attendant, un mime professionnel leur apprendra in situ comment bien poser devant l’objectif d’un appareil photo.

Le train en marche

Pour se faire  une idée de la pose, la prof leur a recommandé de visiter le site internet de Sandrine Roudeix où plusieurs stars du cinéma, du foot et du spectacle, guidés par l’artiste, se sont prêtés  au jeu de la pose.  Ensuite viendra le tour de l’autoportrait sexué. Les garçons seront photographiés par les filles et vice-versa. L’autoportrait a aidé les élèves à parler d’eux et à se dévoiler.  Ce qui n’était pas facile au début du projet et risquait de compromettre son aboutissement. « On peut dire que, maintenant, le train est vraiment en marche » soupire Sandrine.  Et d’avouer : « La mise en route a été un peu lente, c’était un peu compliqué pour eux, mais il ya un truc que j’avais oublié, c’est le rapport à l’image qui n’est pas facile. On a bataillé avec Estelle, la prof. d’arts plastiques, pour les aider à sortir d’eux, à s’affirmer en tant qu’adolescents, à apprivoiser leur image. Aujourd’hui, tout se passe bien, ils apprivoisent leur image, moi je les apprivoise et ils m’apprivoisent aussi ».

Léon Kharomon

 

Porfolio:

Sandrine Roudeix autoportrait-figuratif avec Brandon

Autoportraits figuratifs des collégiens sous le regard de Sandrine Roudeix (Crédit Photo : Léon Kharomon).

Sandrine Roudeix atelier photoSandrine Roudeix autoportrait figuratif avec Brandon

 

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