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« J’espère qu’avec ces tracées de lignes, on aura ouvert une porte et donner accès à un grand terrain de jeu »

Interview d’Anne Flore Cabanis au « 104 » à Paris.

Dès l’acte inaugural, les collégiens s’approprient les tracés d’Anne Flore Cabanis. Crédit photo / Léon Kharomon

Anne Flore Cabanis : Mon nom, c’est Anne Flore Cabanis, je suis artiste plasticienne. Je vais travailler pendant un an au collège Gabriel Perri pour la résidence In Situ du Conseil Général de la Seine-St-Denis. Je vais proposer aux élèves de redécouvrir leur collège. Je vais y intervenir en y faisant des tracées de lignes au sol et dans les airs. Je vais leur proposer de changer leur quotidien en changeant la façon dont ils habitent ce collège. Pour les provoquer parfois ou souligner des choses qui sont déjà bien ancrées dans leur façon de se déplacer.

Léon Kharomon : Pouvez vous nous dire un mot sur le temps d’immersion que vous venez d’avoir avec les professeurs ?

AFC : Ce temps d’immersion, je l’ai ressenti comme essentiel pour pouvoir se comprendre, déjà, et se découvrir dans tous les échanges possibles. C’était important pour moi d’expliquer ma démarche, mes envies, et de donner quelques pistes de réflexion que j’ai par rapport à cette résidence, donner envie à ces professeurs d’échanger avec leurs élèves dans leur cadre professionnel, et d’éveiller leurs élèves à autre chose et  faire fonctionner cette présence.

LK : Ce que je trouve  d’assez particulier dans votre démarche, c’est que vous développez un art assez expressif tout en faisant appel à beaucoup d’introspection. Pensez-vous que les élèves arriveront à bien saisir cette démarche ?

AFC : Je ne sais pas s’ils en saisiront tout cet aspect introspectif, mais, pour moi, c’est un peu la matière dont je me sers. Mais, ce que j’en fais, j’espère qu’il sera accessible et je le leur souhaite. Mais en général, les gens sont plutôt sensibles à ce que je fais.  Ça ne demande pas une grande connaissance. Ça fait certes référence à des artistes, à l’histoire de l’art, mais je pense que c’est facilement compréhensible dans la mesure  où, c’est des jeux de formes pures. C’est-à-dire, c’est graphique, c’est des dessins au sol, c’est des choses qui peuvent immédiatement être perçues. On a pas besoin de lire un texte pour rentrer dans le travail. On peut le lire aussi ce texte, il existe, il est là, la démarche se pose aussi comme un ensemble profond. Pour moi, je le vois comme ça, c’est un travail qui engage l’introspection et une profondeur…mais, si on a envie de ne rester que dans la surface, on peut voir juste un dessin par exemple. Ça, je pense que ça peut parler, avec un peu de couleur, avec une intervention comme ça, surprenante, au quotidien, dans l’architecture.

LK : Cet après-midi, vous commencez déjà à faire du collage In Situ ?

AFC : Si le temps le permet, il pleut, je ne sais pas s’il y aura des espaces protégés, comme le préau, où je pourrai commencer à intervenir. Effectivement, demain, les élèves vont découvrir ça dans leur collège. Et, vendredi, on va avoir une première rencontre de contact, et à  partir de là, j’espère qu’on aura ouvert une fenêtre qui deviendra pourquoi pas une porte, et après, donner accès à un grand terrain de jeu.

LK : Si vous pouvez résumer votre projet en deux mots, quels seront-ils ?

AFC : Circulation et Jeu. Avec l’ambiguïté de l’écriture JEU et JE.

LK : JE, par rapport à l’identité ?

AFC : Pourquoi pas ? Je, en tant qu’individu dans l’espace et dans le temps, mais aussi en tant qu’individu par rapport à ses intentions, ses à-priori. Le Je en tant qu’entité et identité qui tend vers le monde. Etre dans un dialogue.

LK : Que voulez-vous exprimez dans votre dessin, la sphère, une sorte de labyrinthe, réalisé en ligne continue avec un stylo à billes ? Est-ce un tourment, une recherche d’identité ?

AFC : oui, c’est un cheminement de pensée, une errance, un questionnement, une recherche qui parfois a besoin de se perdre pour se trouver.

LK : Cela contraste avec les lignes très droites et strictes que vous avez réalisées avec les élastiques. Vous passez d’un extrême à l’autre, ce qui est assez troublant dans votre démarche.

AFC : Pour moi, ça participe de la même chose. Ces lignes très droites, forment des courbes, quand elles sont vrillées. Elles décrivent des volumes tout en volutes, en fait. De la même façon quand je dessine, c’est un exercice qui répond à des règles très strictes. Donc, on pourrait dire que c’est très scientifique. On pourrait faire ça, avec un programme informatique. Mais, en fait le rendu, il est organique. C’est-à-dire, quand on regarde au loin, on peut avoir l’impression qu’on est entrain de regarder au microscope, une matière qui est complètement organique, qui est complètement désordonnée. Quelque part, de l’ordre, on peut arriver au désordre et inversement, j’espère.

LK : Vous allez vous adressez à des collégiens, dans un milieu assez « sanctuarisé » qu’est le collège, quelles sont les disciplines qui peuvent être à la confluence de votre art ?

AFC : D’abord, l’art plastique, ce qui pourrait être la réponse la plus évidente. Après, dans tout ce qui est confection manuelle, on peut pas mal toucher au cours de techno. Dans la démarche plus conceptuelle, on peut faire appel à la philosophie, mais au collège, cela peut se rattacher à la littérature, au cours de français, parce que ça peut faire appel à des raisonnements, on peut avoir des interprétations poétiques, pour donner aussi un peu de poésie à la démarche. Ensuite, moi j’ai un travail qui est à la frontière parfois avec la science. Vous me parliez tout à l’heure de la résistance des matériaux, là, c’est la physique. Quand je fais des structures élastiques, je me pose des questions mathématiques, parce que je cherche à calculer des espacements, je cherche à calculer des angles. Au final, à mon avis, on arrive à toucher beaucoup de domaines. J’espère que cela pourra créer des rencontres intéressantes. J’ai parlé aussi de musique. A travers le cours de français, on peut arriver à jouer avec des mots. La poésie, elle est parfois aussi dans la sonorité d’un mot. Et on parle de tas de termes français comme des allitérations. Il y a mille façons sonores de décrire un mot en français.

LK : Tout à l’heure, un prof de latin voulait participer à votre projet. Ça se passera comment avec le latin ?

AFC : On pourrait se servir du latin comme d’une langue sonore. Comme c’est une langue « étrangère », elle peut avoir encore plus de charme stimulant, par ses sonorités. Parce qu’elle est encore plus abstraite avec des mots qui ne font pas vraiment sens, quand on  lit un texte. Ça devient que sonore. Pour quelqu’un qui ne parle pas le latin, et c’est le cas de « beaucoup » de personnes, ça va devenir que des propositions sonores. Même si au fond, on sait qu’il y a un sens. Je pense que ça peut être aussi stimulant d’attaquer ce savoir par un côté purement phonétique et sonore, alors que la professeure cherchera à donner forcément un sens grammatical, ou une définition. Ça peut être une façon ludique d’accéder à un savoir. Pourquoi pas ?

LK : Peinture, musique, lumière, graphisme,… peut-on dire qu’Anne-Flore Cabanis est complexe ?

AFC : J’espère complète (rires).

Propos recueillis par Léon Kharomon

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